La rue ou dire non à l’inacceptable !

Copyright Jean-Marie Heidinger  (2)

Le logement est un bien primaire se révélant d’un accès dramatiquement difficile, même dans le parc social. Le refus du toit est une violence jetant dans la rue, dans des squats ou encore dans des logements insalubres, les plus vulnérables.

Voici le dialogue de sourd quotidien entre gestionnaires de logements et ceux en recherche d’un toit : « Désolé, le prix du loyer et des charges présente un tel taux d’effort que ce logement vous est inaccessible ». « Ce taux d’effort ne pourrait-il pas être partagé ? », ose le candidat. « Désolé », répète tout doucement le gestionnaire qui fait bien son travail, privilégiant parmi les personnes en difficulté celles qui le sont le moins. À ce jeu de la sécurité, les plus pauvres perdent toujours !
Les loyers sont encadrés pour le logement social et très social, mais le parc est considérablement insuffisant. Il conviendrait donc de veiller à ce que les logements à vocation d’intégration ne soient pas banalisés pour être proposés le temps nécessaire et suffisant à se reconstruire. Une telle préconisation atténuerait la saturation de ces logements… mais sommes-nous décidés à déplacer nos regards pour quitter les impasses et ouvrir de nouveaux horizons ?

Trois mesures contre l’impasse actuelle
La première mesure consisterait à promouvoir l’accompagnement des personnes pour enfin prendre acte que pauvreté et misère ont partie liée avec la rupture des liens. Le dispositif ne serait pas une charge mais un investissement offrant à la société les conditions de la cohésion sociale qu’elle recherche.
Une seconde mesure reposerait dans une convention cadre avec les bailleurs sociaux aux termes de laquelle seraient accueillis ceux qui, ayant achevé leur parcours d’insertion, sont susceptibles d’accéder à un autre habitat, en prévoyant des soutiens pour les bailleurs privés, observant que certains déjà s’investissent au sein du dispositif « Propriétaires et Solidaires ». Ce parcours, signe d’une confiance et d’une reconnaissance, favoriserait l’estime de soi et celle de l’autre, si nécessaires pour faire société.
Une troisième mesure résiderait dans le développement de l’usufruit via l’épargne solidaire et la nue-propriété portée par l’investissement socialement responsable. Ainsi, dans l’enveloppe des dotations budgétaires existantes, ces mesures permettraient de construire plus à l’attention de ceux en situation d’abandon.
Ces propositions doivent trouver en urgence un écho. Il est insupportable que nous restions passifs au regard de la violence que subissent plus de 600 000 enfants en France, vivant dans des conditions déshumanisantes, les privant de tout avenir. Victimes deux fois de la pauvreté dont le mal logement est le syndrome, le silence ou l’agir dans un palliatif social sont coupables.

Témoignage
Je pense à Rodolphe…et il y a tant de Rodolphe. Il connut la rue suite à des addictions, alcool et drogue, qui furent ses enfers. Le logement proposé s’est révélé insuffisant, voire catastrophique. Il ne me recevait pas à son domicile mais au pied de l’immeuble. Un jour, il me téléphona pour me préciser qu’il m’attendait dans son appartement. J’ai cru alors que l’accompagnement portait ses fruits. Quelles ne furent pas ma surprise et ma déception d’observer que l’espace était vide, sauf la présence d’une valise. Comprenant mon étonnement, il eut cette expression d’un homme moins en colère qu’en souffrance : « Tu n’as rien compris, je meurs de solitude. » Je lui ai proposé d’entrer dans une pension de famille, ce qu’il fit après réflexion. Là, il vécut deux années avant qu’un cancer ne l’emporte ; il trouva enfin ces liens qui lui permirent de se reconstruire. Avant de mourir, il me confia avec des mots sereins qu’il s’était réconcilié avec lui-même et les siens. Le logement accompagné fut ce bien qui offrit les liens d’un renouveau.

Les commentaires sont inutiles. Seulement, un mot de gratitude au Docteur Xavier Emmanuelli qui œuvra pour que, dans la chaîne du logement, ces maisons voient le jour. L’heure est vraiment de les développer si nous voulons quitter l’absurde d’un monde oubliant de faire place aux déplacés, aux rejetés.

 

Bernard Devert
Président d’Habitat et Humanisme

Source : Dossier « Un lieu où (s’)habiter », Proteste n°139, septembre 2014

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