Comprendre la dénutrition

Depuis les années 1970, et malgré des progrès médicaux considérables, le pourcentage de malades dénutris n’a pas évolué avec près de 40% de malades dénutris dans les hôpitaux. Le Professeur Eric Fontaine, Président de la Société Francophone Nutrition Clinique et Métabolisme (SFNEP), Responsable de l’Unité de Nutrition Artificielle du CHU de Grenoble et Fondateur du Collectif de lutte contre la dénutrition, nous éclaire sur cette maladie.
 
dénutrition
 

Qu’est-ce que la dénutrition ?

Il existe plusieurs définitions de la dénutrition, selon que l’on s’intéresse au processus lui-même ou à ses conséquences. Pour faire simple, la dénutrition c’est quand un amaigrissement augmente le risque de développer une maladie ou aggrave une maladie déjà existante. Il est maintenant bien démontré que la dénutrition augmente le risque de chuter, favorise les infections, retarde la cicatrisation, est responsable de séjours hospitaliers plus long. A son extrême, la dénutrition entraîne la mort. Nous sommes naturellement capables de grossir (stocker des réserves) et de maigrir (utiliser nos réserves). Toutefois, lorsque l’état de nos réserves baisse, nos capacités à nous défendre contre les maladies diminuent. Le seuil à partir duquel le risque augmente n’est pas le même pour tous les individus ni pour toutes les maladies. C’est pourquoi il est important de ne pas négliger ce symptôme et de demander un avis médical devant tout amaigrissement involontaire.

 

Quelles en sont les causes ?

Il existe plusieurs causes de dénutrition et ces causes peuvent parfois être associées. En règle générale, la cause principale est une diminution des apports alimentaires. En dehors des situations où cette restriction alimentaire est subie (famine par exemple), la diminution des apports alimentaires est due à une baisse de l’appétit dont les causes sont diverses (médicales,  psychologiques ou sociales). La dénutrition ne concerne donc pas seulement les pays en voie de développement. On compte plus de 2 millions de personnes dénutries en France, et encore, ce chiffre est probablement sous-estimé. Nous avons tous déjà connu au cours d’un épisode grippal des périodes transitoire de baisse de l’appétit et l’on se souvient assez fréquemment que la reprise de l’appétit est un signe précoce de la guérison. Ce qui est très visible et rapidement transitoire lors d’un épisode infectieux peut être plus durable et moins visible lors d’une maladie moins aigue mais plus longue. La baisse de l’appétit pourra passer inaperçue et c’est l’amaigrissement qui sera le premier témoin de processus de diminution des réserves.

 

Comment prévenir la dénutrition ?

Pour prévenir ou limiter la gravité de la dénutrition, il convient d’être très attentif à toute baisse de l’appétit et à tout amaigrissement involontaire. Théoriquement, il suffirait de se forcer à manger plus. Mais avez-vous tenté de manger plus lorsque vous êtes rassasié ? Quelle raison nous pousserait à manger plus alors qu’on a le ventre plein ? C’est pourtant la même sensation d’impossibilité de manger qu’a un malade, avec par contre la conscience que son ventre est vide, et cette situation est souvent angoissante pour lui. S’il est difficile de se forcer à manger plus, on peut manger mieux lorsque l’on mange encore. Dans le cas présent cela veut dire manger plus riche en énergie et en protéine. Cette approche est parfois efficace. Si elle ne l’est pas, il convient de nourrir les patients sans qu’ils aient besoin de faire l’effort de manger.

 

Comment détecter les symptômes ?

Les symptômes sont simples : diminution de l’appétit ou amaigrissement. Il est très facile de les détecter, mais leur très grande fréquence les banalise de sorte que ces symptômes sont trop souvent négligés. La première des choses est donc d’être tous convaincus (soignants, soignés et leurs proches) que ces signes ne doivent aucunement être passés sous silence. Il est indispensable de peser les patients. Cela peut paraitre curieux mais croyez-moi, ce geste simple n’est pas systématiquement réalisé ni à l’hôpital ni en cabinet. Il faut ensuite s’intéresser à ce que mangent les malades, ou plus exactement ce qu’ils ne mangent pas. Force est de constater que les progrès des examens radiologiques et biologiques font que les médecins examinent et interrogent moins les patients. Il s’agit là d’une dérive contre laquelle il faut lutter. Le progrès technique devenant contreproductif lorsqu’il se substitue à la relation humaine.

 

Quelles réponses y apporter ?

La dénutrition doit être considérée comme une maladie à part entière, et non comme un symptôme accessoire. Beaucoup de maladies sont traitées avec des médicaments. Ce n’est pas le cas de la dénutrition. Il n’existe pas encore de médicament capable d’augmenter l’appétit de manière efficace, prolongée et sans risque. Lorsque la démarche qui consiste à enrichir les repas ne fonctionne pas ou plus, il n’est pas d’autre alternative que d’accepter que le malade aggrave sa dénutrition ou qu’il bénéficie d’une nutrition artificielle. Il ne faut pas en avoir peur. Son efficacité est démontrée et les techniques sont beaucoup moins agressives que l’idée que l’on s’en fait. Ces techniques ne sont pas réservées aux hôpitaux et peuvent être effectués aux domiciles des patients. Certains dispositifs sont si discrets que vous avez probablement déjà croisé un patient bénéficiant de cette technique sans que vous vous en rendiez compte. La discrétion n’efface pas les contraintes, mais ces contraintes doivent être mise en balance avec les bénéfices attendus : favoriser la guérison de la maladie à l’origine de la dénutrition ou ralentir sa progression.

 

Pourquoi créer un Collectif de lutte contre la dénutrition ?

Faisons d’abord un constat : depuis les années 1970, et malgré des progrès médicaux considérables, le pourcentage de malades dénutris n’a pas évolué. S’il y a toujours près de 40% de malades dénutris dans les hôpitaux, c’est parce que la majorité des professionnels de santé considère la dénutrition comme un cofacteur : si on guérit de la maladie, on guérit de la dénutrition. Ce n’est malheureusement pas toujours le cas, notamment chez les personnes âgées. La dénutrition, comme le cancer, est une maladie pour laquelle les traitements peuvent être efficaces à la condition que la maladie soit dépistée précocement. Or, dans la pratique, il est trop fréquent qu’un malade dénutri ne bénéficie pas d’une prise en charge de sa dénutrition, ou que cette prise en charge intervienne trop tardivement. Pourquoi ce retard ou ce défaut de diagnostic ? Les causes sont certainement multiples, mais l’une d’entre elles m’apparaît comme une évidence : nous manquons cruellement de personnels qualifiés (nutritionniste et diététiciens) dans nos hôpitaux. En ces temps de budgets contraints, je perçois bien que la demande de personnels supplémentaires fera, dans le meilleur des cas, l’objet d’une écoute polie de la part de nos tutelles. Cette stratégie a été tentée depuis des années avec l’absence de résultats que l’on constate. Il est donc temps de poser le débat sur la place publique afin que chacun puisse apprécier de la nécessité ou non que la France se donne les moyens de traiter cette maladie. C’est, il me semble, un choix politique qui n’a aucune chance d’aboutir sans une demande forte de nos concitoyens. Pour en débattre, plusieurs sociétés savantes, des associations d’aidants, d’usagers et de patients, des professionnels de santé, des entreprises de la nutrition clinique mais aussi des sociologues, historiens, philosophes, anthropologues, artistes ainsi que des personnalités religieuses et politiques de tous bords ont accepté de participer à un Collectif de lutte contre la dénutrition. Ce Collectif est ouvert à tous. Vous pouvez en faire partie. Il suffit pour cela de signer le manifeste que nous avons collectivement écrit et qui sera publié dès octobre 2016 sur le site du collectif. Nous avons besoin de l’énergie de tous.

 

 

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