Écouter la spiritualité de l’autre

Le 30 avril dernier, la FEP – Sud Ouest organisait à Bordeaux une journée de formation à l’écoute. A cette occasion, Didier Fievet, pasteur et directeur de TO7 à Toulouse,  proposait une réflexion sur le sens à donner à l’écoute de la spiritualité de l’autre au nom de Jésus-Christ. Retour sur cette intervention. 

Voici quelques propositions, partielles et partiales, un brin polémiques, destinées à être partagées dans le cadre d’une table ronde. Je me suis limité à la question :  »écouter la spiritualité de l’autre au nom de Jésus-Christ ».

Une diaconie du sens : servir la quête spirituelle de l’autre / au nom de Jésus-Christ ? Cet intitulé soulève une apparente contradiction : face au  »nomadisme spirituel », fait de bric et de broc, / une conviction, ‘‘Jésus-Christ est le Seigneur’‘. Face à la quête il faudrait affirmer une convergence obligée. Face à l’errance, il faudrait désigner un aboutissement. Mais, ces oppositions mettent à jour une question : la foi chrétienne est-elle une arrivée ? Un terminal spirituel? Elle est considérée ainsi par beaucoup, pour qui l’évangélisation consiste à dire au voyageur égaré que nous connaissons peu ou prou son chemin, que le nôtre a heureusement abouti et qu’il serait dommage que notre aboutissement ne soit pas le sien ! En bref, moi aussi j’ai cherché, maintenant j’ai trouvé, alors rends-toi à l’évidence, trouve la même chose que moi !
 
Une invitation à l’impensable spirituel
Cette tension semble présente dans les textes bibliques. D’un côté les Actes des apôtres. Paul à Athènes, par exemple. Et de l’autre, cette phrase de Jésus aux disciples qui voulaient faire taire quelqu’un qui n’était pas des leurs :  »qui n’est pas contre nous et pour nous. » Mais, quand on y regarde bien, Paul se démarque aussi d’une  »foi-aboutissement ». Ainsi, il parle du Christ comme  »celui qui est en train de venir »…  Et dans son argumentaire aux athéniens, il pose un  »hors-sens », un extraterrestre spirituel en parlant de la mort et de la résurrection du Christ. En clair, il propose une invitation à l’impensable spirituel, pas un aboutissement. Et pour leur part, les récits évangéliques invitent à la toujours-découverte du Christ. Par exemple, Marc conclut son texte par un  »Il vous attend sur les routes de Galilée… » Une invitation au départ, pas une fin de parcours. Ou bien encore Matthieu dont les  »bienheureux » devraient se traduire par   »En chemin… », pour ne pas dire  »en quête… » Ou encore Jean dont le Jésus invite les disciples à venir et voir, en disant :  »Je suis le chemin, la vérité et la vie… » Pas une vérité aboutissement, mais une vérité en chemin. Une vérité qui est chemin, chemin de vie. Bref, l’Évangile ne relève pas tant d’un  »j’ai trouvé » final, que d’une question :  » ne serait-ce pas le Christ ? »
 
« On croit se faire confiance… »
J’entends déjà les critiques : je résume, je réduis, j’exécute, que dis-je ? Je décapite la salvatrice confession de foi ! Ah, je les entends bien les arc-boutés du conformisme religieux… Mais, de quoi ont-ils le souci : de l’inouï l’Évangile, ou de leur manière de l’entendre ? Qu’est-ce qui leur fait défaut, qu’est-ce qui leur fait peur, qui les empêche d’explorer les cieux avec les yeux des mages, c’est à dire avec des yeux de païens en recherche… Que cherchent-ils à préserver, à contenir, à baliser entre les barrières de sécurité des autoroutes de la confession conforme ? La foi se nourrit de question ou bien elle n’est plus la foi. Quand Dieu nourrit son peuple au désert, Il lui donne de la manne. Mot à mot en hébreux, manne ça signifie : quoi ? Dieu nourrit d’une question… A cet égard, je voudrais m’interroger avec vous sur ce que veut dire le mot  »salut ». Que veut dire être sauvé du péché ? Bibliquement, le péché ne relève pas de la faute morale, mais d’une déviation de la confiance : on croit faire confiance à Dieu… on ne fait que se confier en une idole. On croit faire confiance à l’autre, on ne fait qu’en appeler au même. On croit se faire confiance à soi, on ne fait que se mirer en une illusion de soi. C’est un même et seul mouvement, et c’est une pathologie du désir. Une pathologie qui toujours nous précède et nous enferme, qui nous fait préférer l’avoir au risque du devenir. Qui nous fait préférer le faire à l’incertitude de se laisser faire. Qui nous fait préférer la mort à la vie. La religion est ce mouvement pécheur, qui nous fait miroiter le ciel comme une échappatoire à la finitude humaine. La foi au contraire, c’est l’accueil éberlué de la Parole incarnée qui vient, surprenante d’épouser ladite finitude… La foi nous sauve de l’idole, là où la religion nous y rive… De quoi l’Evangile sauve-t-il, sinon d’une compréhension de Dieu religieuse, annexante, figée ?
Du coup, il nous faut se poser une autre question : écouter la spiritualité de l’autre, soit… mais à partir de quoi ? A  partir de quelle posture ? A partir de quelle confiance ? A  partir de quel Dieu : serviteur ou conquérant ? Saturant l’espace et le temps ou l’ouvrant ?
 
Ecouter, accueillir
Mon expérience, à TO7, lieu d’accueil et d’écoute, dans le quartier de la Reynerie, au Mirail, met cette question au cœur du quotidien. L’ERT a voulu, il y a trente ans fonder ce  »lieu pour rien ». Un lieu qui n’a pas d’autre utilité que d’être inutile. Un lieu qui n’a pas d’autre justification que sa gratuité. Un lieu qui met au centre la confiance en Celui qui écoute au travers de nous, qui parle au travers de nous, sans que nous ayons la moindre maîtrise sur ce procès de parole dont nous ne sommes que les vecteurs. Un lieu qui fait assez confiance à Dieu pour qu’on n’ait pas besoin de le brandir comme une bannière.  A TO7, tout le monde sait, personnes accueillies, salariés, bénévoles, partenaires institutionnels, tout le monde sait que l’initiative est protestante, que le directeur est pasteur. Et j’entends l’équipe qui n’a aucune confession de foi parler de l’Eglise, sans avoir ni boutons urticants, ni connivence pieuse. Voilà l’Eglise incarnée, voilà l’Evangile en humanité. Voilà Dieu en humanité. Dire que ce serait là la seule forme d’évangélisation serait  sans doute excessif. Pourtant, à un moment où on fait souvent flirter évangélisation et stratégie commerciale sur le marché du spirituel, où il s’agit de trouver la bonne formule de vente pour un package religieux, il me semble qu’il faut entendre ce qui se passe à TO7. Ecouter, accueillir au nom de Jésus-Christ, cet inconnu, toujours à découvrir, toujours à reconnaître, c’est laisser de la place à l’humanité qui naît et renaît là où elle a été bafouée. Il faut avoir vu cette femme qui pour la première fois de son existence a osé, parce qu’au nom de ma foi j’ai cru en elle, qui a osé appeler un potentiel employeur. Il faut avoir vu la lueur de plaisir dans son regard, sa bouche qui s’est élancée comme pour un baiser à la vie ! Cette image toute de sensualité, mes amis, c’est l’Evangile ! Il se trouve que cette femme est africaine, chrétienne,  »formatée missionnaire », prompte à l’alléluia. Elle aurait été bien surprise et décontenancée que je parle de salut pour qualifier cet instant… Je n’en ai rien dit : pourquoi la ramener dans mes filets ? Evangile de l’incarnation, de la femme courbée délivrée…
 
Faire place
Sans doute, peut-être, me direz-vous : pourquoi ne l’avoir pas dit ? Pourquoi n’avoir pas eu le courage de ta conviction ? Mais parce que Jésus tel que je le vois, l’entend et le comprends, tel qu’il me touche et m’entraîne, ce Jésus-là ne s’approche jamais en conquérant. Il ne vient pas instituer le Royaume de Dieu sur terre. Il vient juste dire que le Royaume de Dieu s’approche. L’Évangile n’est pas un mode d’emploi pour sacraliser l’histoire, nos histoires, mais pour les désacraliser. Pour nous affranchir du sacré. »Soyez toujours prêts à rendre compte du motif de votre espérance… » dit 1 Pi. Ça, je crois qu’il faut toujours le faire. Etre prêts à dire que notre espérance est hors de nous-mêmes, hors de nos actions, hors de nos valeurs, hors de nos principes, hors de nos étiquettes religieuses. Notre espérance repose dans l’humanité de Dieu, notre espérance repose dans un Christ qui se fait serviteur plutôt que maître. Etre prêt à dire cela, c’est entrer soi-même dans une ascèse spirituelle, qui n’affirme ni n’impose. Mais qui fait place.
Qui fait place à la grâce contre toute fossilisation de la conviction.
Qui fait place au chemin contre tout impérialisme spirituel.
Qui fait place à  »la manne cachée », à la question qui met en chemin.
Qui fait place au Dieu crucifié contre toute prétention religieuse totalitaire.
Qui fait place au Dieu à venir.

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