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Depuis quand et pourquoi des Fraternités à la « Mission Populaire Évangélique de France » ?

Voici dix-huit siècles que dans les églises retentit sans cesse ce nom de frères ; Il est devenu aussi creux et aussi vide qu’une noix sans noyau. Dans les Fraternités on répétera moins le mot, on pratiquera mieux la chose.

téléchargementLa Mission fondée par le Révérend Mac All au lendemain des massacres de la Commune à Paris n’utilise pas alors le terme de Fraternité pour désigner ses lieux d’implantation. En 1872, le droit d’association n’existe pas, les réunions publiques doivent théoriquement obtenir l’autorisation préalable du Préfet et les publications sont soumises à censure préalable. Les seules églises protestantes officiellement autorisées à faire des cultes sont celles qui ont été reconnue par Napoléon 1er. La Mission Populaire utilise alors comme toutes les sociétés d’évangélisation les termes les plus neutres possibles pour désigner ses lieux d’implantation : il est question de la « salle de Belleville ou de Grenelle ». On ouvre de nouvelles « salles de conférences » un peu partout en France. Pour parler des activités qui sont déjà à la fois d’ordre social, d’évangélisation et d’éducation populaire, on parle de « l’œuvre » de tel ou tel endroit. La règle fixée par Mac All est de n’affirmer officiellement aucune conviction politique ou théologique pour être toléré par l’État et soutenu par toutes les églises protestantes officielles.

Les fraternités de demain 
Les choses vont radicalement changer à partir de 1881 quand la Troisième République vote à la fois la liberté de la presse et de réunion, la censure ne s’exerçant qu’a posteriori pour des motifs d’ordre public. Tommy Fallot, pasteur à, la Chapelle du Nord, membre de la Mission Populaire et socialiste chrétien convaincu va fortement marquer à la fois le « Mouvement du Christianisme Social » et toute une génération de jeunes permanents de la Mission Populaire après la mort du Révérend Mac All en 1893. Dans les années 1890, il fait une série de conférences intitulées « Les fraternités de demain ». Avant de revenir sur le contenu de ces conférences, notons que le mot fraternité a au dix-neuvième siècle une forte connotation républicaine et de gauche. Invoquée par Robespierre, elle n’entre dans la devise nationale qu’en 1848 pendant la courte République dite sociale et n’est inscrite sur les frontons des bâtiments publics qu’au début de la troisième République. « Liberté, Égalité, Fraternité » est aussi la devise de quelques obédiences maçonniques ainsi que de la République haïtienne issue de la révolte des esclaves. Ajoutons que le célèbre théoricien anarchiste Mikhaïl Bakounine a publié en 1869 le programme de « La Fraternité Internationale » en vue de la révolution mondiale devant être à la fois « universelle, sociale, philosophique et économique ».

 

L’histoire de cette admirable église des Frères moraves
Pour définir la fraternité de demain, Tommy Fallot prend comme modèle de socialisme la communauté de Jésus et des disciples, la mise en commun de tous les biens dans l’église primitive et « l’histoire de cette admirable église des Frères moraves qui, à l’époque où le protestantisme semblait avoir perdu sa sève, a édifié un foyer de vie et d’activité … qui n’avait d’autre ambition que d’offrir au Monde le spectacle d’une fraternité ». Il oppose la fraternité de Christ qui s’adresse à tout homme quel que soit sa race, son pays ou sa croyance à celles des Pharisiens qui sépare « ceux de dehors » de « ceux du dedans », les impurs et les purs, les croyants et les autres. En somme, la Fraternité est la préfiguration de la société communiste idéale identifiée au Royaume de Dieu inauguré et promis par Jésus Christ. Pour Fallot, tout chrétien conséquent est socialiste utopique et inversement tout socialiste conséquent est chrétien. Elie Gounelle, Henry Nick et Emmanuel Chastand ont, tous trois, été à la fois permanents de la Mission Populaire et disciples fervents de Tommy Fallot. En 1907, Elie Gounelle reçoit à Lille une délégation anglaise de syndicalistes et de représentants des « brotherhoods », fraternités anglaises pour les jeunes travailleurs. On y brandit le drapeau rouge et on chante l’internationale et des cantiques du réveil. Pendant la guerre de 1914-1918, on parle beaucoup de fraternité des combattants malgré les différences de classe sociale dans les tranchées mais on parle aussi de fraternisation entre les militaires ennemis à Noël 1917. En 1923 se tient le premier congrès de la Fédération Française des Fraternités. Les orientations de Tommy Fallot y sont réaffirmées mais un accent particulier est mis sur la nécessité de la fraternité internationale pour en finir avec l’horreur de la guerre. Le bureau de la jeune fédération est formé de Henry Nick, président, Emmanuel Chastand, secrétaire, et Elie Gounelle. Le mouvement revendique alors quarante organisations adhérentes et cinquante-trois répondant aux critères. La revue du Christianisme Social fait état de la création de nouvelles fraternités dans les années suivantes, notamment en 1927 auprès des immigrés à Lyon, ce qui est à l’époque original et novateur.

Préserver le terme « fraternité »
À la même époque et dans la même logique, un jeune étudiant en théologie, Henri Roser, renvoie son livret militaire ce qui l’exclut à l’époque du ministère pastoral. Il est accueilli à Lille par Henri Nick à la fraternité de la Maison du Peuple pendant quelques années puis fonde la fraternité d’Aubervilliers et le MIR (Mouvement International de la Réconciliation). Grande sera son influence sur la génération suivante des permanents de la Mission Populaire dont il deviendra le secrétaire général en 1956. C’est donc progressivement à partir de la fin de la première guerre mondiale que les lieux d’implantation de la Mission Populaire se sont désignés comme des fraternités. Le mouvement n’a pas eu le succès « hors Miss Pop » que lui souhaitaient ses promoteurs « tommyfalliens ». Le très beau qualificatif d’évangélique a été vidé de son sens et détourné scandaleusement par une certaine droite américaine, si bien qu’il est devenu quasiment inutilisable sans de longues explications. Souhaitons que les « frères musulmans », la « fraternité française » et les mouvements sectaires de tous poils pour qui la fraternité se fait contre le reste du monde ne rendent pas à son tour ce terme impropre à expliquer ce qu’a voulu Tommy Fallot.

Bruno Ehrmann,
du Foyer de Grenelle

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